Danah Boyd : “Voyez-vous ce que je vois ?”

Le 17 janvier 2010

L'intervention d'aujourd'hui s'intéresse à la visibilité, au pouvoir de ce que vous pouvez voir, que vous regardiez ou non. Identifiez-vous sur votre compte Twitter. Identifiez-vous sur votre page Facebook. Ce que vous voyez est un monde que vous avez construit. Ces personnes sont VOS "amis", les personnes que vous avez choisies de suivre. Ou du moins, les personnes qui vous ont séduit, au point de les suivre. Ces personnes déterminent ce que vous vivez sur les réseaux sociaux en ligne ...

[NDLR] Ce texte est la traduction de l’intervention de Danah Boyd aux conférences Supernova et Le Web. Il a été traduit par Claire Ulrich, qui anime par ailleurs la plateforme Global Voices en français. Bienvenue :-)

” Voyez-vous ce que je vois ? Visibilité des pratiques à travers les réseaux sociaux en ligne “

[Ce texte est une version de travail non définitive de l'intervention - traduction de Claire Ulrich]

[English version]

Citation: boyd, danah. 2009. “Voyez-vous ce que je vois? Visibilité des pratiques à travers les réseaux sociaux en ligne.” Conférences Supernova et Le Web. San Francisco et Paris, 1 et 10 décembre 2009.

Voyez-vous ce que je vois ?

L’intervention d’aujourd’hui s’intéresse à la visibilité, au pouvoir de ce que vous pouvez voir, que vous regardiez ou non.

Identifiez-vous sur votre compte Twitter. Identifiez-vous sur votre page Facebook. Ce que vous voyez est un monde que vous avez construit. Ces personnes sont VOS “amis”, les personnes que vous avez choisies de suivre.  Ou du moins, les personnes qui vous ont séduit, au point de les suivre. Ces personnes déterminent ce que vous vivez sur les réseaux sociaux en ligne.

Elles parlent de choses qui sont importantes pour vous, parce que vous les connaissez personnellement, ou bien parce que vous aimez la façon dont elles pensent. Elles parlent comme vous. Ou, plus précisément, vous parlez comme elles ; car même si vous pensez peut-être que vous parlez à votre “audience”, votre sens des NORMES se base sur les contenus [numériques] que vous lisez. Alors, en réalité, vous parlez aux personnes que vous “suivez” [en ligne], même si elles ne sont peut-être pas celles qui écoutent vraiment. Vous ne parlez pas aux gens qui vous suivent, même si, en fin de compte, ce sont peut-être ceux qui vous écoutent vraiment. Vous ne parlez pas à votre “audience” mais aux gens que vous aimez observer.

Votre perception de ce que les gens font avec les médias sociaux en ligne est extrêmement dépendante de ce que vous consommez, de comment vous le consommer, et de pourquoi vous êtes là pour commencer. La mienne aussi. Le monde où vous vivez en ligne à l’air différent du monde où je vis. Et il semble différent du monde où vit un adolescent moyen. Et il semble différent du monde où vit Lady Gaga. Et il semble différent du monde pratiqué par des personnes d’autres milieux sociaux. Nos mondes [en ligne] sont différents, même si l’interface nous donne l’impression qu’ils sont les mêmes.

Ce que font les médias sociaux en ligne est donner la possibilité d’observer la vie des autres. Ou, plus exactement, de voir les traces d’un aspect de leur vie. Les catégories de médias sociaux publics accessibles par tous nous donnent le pouvoir d’accéder à des mondes qui sont différents des nôtres. Où que nous nous trouvions dans le monde, nous pouvons voir les expériences de personnes qui sont différentes de nous. Mais sommes-nous ne serait-ce qu’en train de regarder ?

facebook

J’ai une habitude étrange. Chaque jour, je vais sur la page de recherches sur Twitter, et je lance des recherches sur des mots communs. J’admets que j’effectue essentiellement des recherches en anglais car mes connaissances linguistiques dans d’autres langues sont pauvres. Mais parfois, je joue à regarder dans d’autres langues, juste pour m’amuser. Je lance des requêtes de recherches sur des mots comme l’article “the” (le/la) ou, encore mieux, “teh” [ndt : avec une faute de frappe] juste pour voir ce que les gens écriront. Je fais des recherches sur des mots courants et des mots choisis au hasard.

Pourquoi diable est-ce que je fais ça ? Je fais ça pour regarder de façon routinière des modes de vie différents des miens. En tant que chercheuse et universitaire, c’est une technique essentielle. Je suis familière de Twitter, de Facebook et de MySpace en tant qu’abonnée active, mais pour observer, j’ai besoin de m’éloigner de mon cadre étroit. Heureusement qu’il existe les fonctions Recherche et Explorer. Je regarde dans la vie des gens pour avoir une idée des différentes pratiques culturelles qui sont en train d’émerger. Mais vous pouvez aussi regarder ce que les gens font.

Les mêmes outils qui me donnent la possibilité – et à vous aussi – de progresser au-delà de nos mondes personnels introduisent de nouvelles complications. Le plus grand défi, avec cette possibilité de regarder, est de savoir comment interpréter les informations que nous voyons. Ce que nous voyons n’est pas toujours ce à quoi nous pourrions nous attendre.

Laissez-moi vous donner trois exemples tirés de mes recherches sur les jeunes et les réseaux sociaux qui illustrent différentes problématiques de la visibilité, dans ce qui est rendu accessible et dans l’interprétation que les gens en font.

1. Employée de commission d’admission dans les universités américaines

Quand MySpace était juste en train d’acquérir une visibilité en dehors des populations qui l’avaient adopté de façon précoce, j’ai reçu un appel d’une personne qui siégeait à la commission d’admission d’une université prestigieuse de la côte Est des États-Unis. L’université avait reçu un dossier de candidature d’un jeune homme noir qui vivait dans le Quartier South Central de Los Angeles. Il avait écrit une lettre de candidature déchirante, exposant à quel point il voulait quitter son quartier livré aux gangs. Quand l’université a consulté son profil sur MySpace, ils ont été consternés. Son profil était rempli de visuels de gangs et de références à ses activités dans les gangs.

La question qu’on me posait était : pourquoi les jeunes d’aujourd’hui mentent-ils alors qu’il est possible de voir la “vérité” en ligne ? Je me suis mise à rire. Ce gamin de South Central ne mentait pas à l’employée de la commission d’admission. Il tentait de survivre. Chaque jour, il marchait jusqu’à son école de South Central. Pour survivre dans cette école, dans ce quartier de South Central, il faut faire partie de la culture des gangs. Il s’exprimait en ligne pour ses camarades d’école, pas pour l’employée de la commission d’admission. Et pourtant, l’employée de l’université avait la capacité de voir. Et elle a mal interprété ce qu’elle a vu…

Je ne sais pas ce qu’a été le destin de ce jeune homme, mais j’espère que ma conversation avec l’employée des admissions a aidé celle-ci à saisir que ce que vous voyez n’est pas toujours un reflet exact de la réalité. Tout est dans le contexte. Trop souvent, nous interprétons le contenu que nous voyons hors contexte, croyant que nos attentes sur ce que devrait être le monde s’appliquent aux autres.

2. Accès parental

Le père d’une jeune fille de 16 ans était extatique quand sa fille l’a invité à devenir son “ami” sur le réseau MySpace. Son profil était privé car elle ne voulait pas que des inconnus fouinent dedans. Son père approuvait tout à fait ça, mais était aussi déçu d’être exclu. Donc, quand elle l’a invité à être son ami, il était fou de joie. Et ensuite, il est allé voir son profil.

Au milieu du profil, il a trouvé un test de personnalité. La question était : “Quelle drogue êtes-vous ?”. Et la réponse était cocaïne ! Il ne savait pas comment réagir. Mais il a fait ce qu’il fallait faire. Il est allé voir sa fille et a demandé, avec respect, une explication.

Elle lui a ri au nez, avec cette voix [qu'ils ont] quand ils disent “Oh, papa !” Elle lui a ensuite expliqué que c’était juste un quizz. Que tout le monde dans son école en faisait et qu’ils ne voulaient pas dire grand chose. Mais qu’ils étaient amusants. Perplexe, il lui a demandé comment elle s’était retrouvée comme cocaïne. Elle lui a expliqué que les réponses qu’on donne orientent automatiquement le résultat. Et qu’en y réfléchissant, elle avait pensé que les camarades d’école qui fumaient du shit étaient nuls et qu’elle ne voulait pas être comme eux. Et que ceux qui prenaient des champignons hallucinogènes étaient dingues. Et elle a alors dit cette phrase, qui a tout éclairé : “Mais votre génération a pris beaucoup de coke et vous vous en êtes bien tirés.”

Son père ne pouvait pas répondre grand chose à ça. Ses tatous ne lui permettaient pas de cacher son passé. Toujours incertain, il lui a demandé si elle prenait de la coke. Elle a immédiatement répondu avec exaspération et horreur “Mon Dieu, non !”

Ce père a choisi de regarder, mais il a aussi choisi de voir. Plutôt que de mal interpréter ce qui était visible, il a pris la décision de comprendre le contexte. Il ne l’a pas obligée à effacer [le quizz], mais a au contraire saisi cette occasion pour avoir avec elle une conversation franche qu’il est très content d’avoir eu. Choisir de regarder est une chose : avoir le courage de reconnaître que notre interprétation peut ne pas être exacte en est une autre. La clé est de poser des questions, de parler, de lancer des conversations.

3. Violences familiales

Dans le Colorado, une jeune fille prénommée Tess a assassiné sa mère avec l’aide de quelques uns de ses camarades. Quand les journaux télévisés ont parlé de l’affaire, ils en ont parlé comme “Ado sur Myspace assassine sa mère”. Cela m’a poussée à aller visiter sa page sur MySpace ; son compte MySpace et tout ce qu’il contenait étaient entièrement publics. C’était un crève-cÅ“ur. Pendant des mois, elle avait témoigné des crises de rage folle de sa mère alcoolique à travers ses messages publics sur MySpace. Des comptes rendus détaillés de comment sa mère la battait, lui hurlait dessus et la tourmentait psychologiquement. Des débordements d’émotions, de frustration et de rage, de dépression et confusion mentale. Sa propre décision de commencer à abuser de l’alcool, sa propre confusion sur quoi faire. Ses amis avait laissé des commentaires, offrant leur soutien émotionnel. Mais ils étaient dépassés et aucun adulte ne se manifestait dans ces commentaires.

En lisant la page MySpace de Tess, j’ai trouvé des commentaires d’une de ses amies proches qui prenait sa défense, après son arrestation. Le compte de cette amie était également public, il débordait d’une confusion à tordre le cÅ“ur, de souffrance et d’incertitude. J’ai décidé que je ne pouvais pas garder le silence, alors j’ai communiqué avec cette jeune fille et nous avons commencé une conversation [en ligne]. Elle m’a dit que tout le monde savait que la mère de Tess la battait, mais que personne ne savait quoi faire. Personne ne voulait écouter. Et évidemment, au fur et à mesure que cette affaire allait se révéler, nous allions apprendre que les services sociaux avaient été informés des violences qu’elle subissait par les professeurs, que rien n’avait été fait. Les jeunes de son monde se sentaient impuissants, incapables, même après le drame, de trouver un soutien auprès des adultes de leur communauté. J’ai conseillé à cette jeune fille de demander de l’aide à un adulte, puisque j’étais incapable d’apporter une aide valable de loin. Mais il est devenu évident qu’elle n’avait pas d’adulte autour d’elle à qui elle pouvait s’adresser.

Juste avoir la possibilité de voir ne signifie pas que nous regardons vraiment. Et souvent, comme dans ce cas, nous ne regardons pas quand les personnes ont le plus besoin de nous.

IMPLICATIONS DE LA VISIBILITÉ

Chacun de ces cas soulèvent des questions critiques qu’il faut affronter, mais agrégés, ils nous invitent a réfléchir à la visibilité. La nature publique et en réseau d’Internet crée le potentiel pour la visibilité. Nous avons le pouvoir de voir dans les vies de tant de gens qui sont différents de nous. Mais seulement quand ils choisissent de regarder. Alors, qui regarde ? Pourquoi regardent-ils ? Et dans quel contexte interprètent-ils ce qu’ils voient ?

Dans la plupart des cas, ceux qui regardent sont ceux qui détiennent le pouvoir sur la personne qui est observée. Les professeurs regardent. Les employeurs regardent. Les gouvernements regardent. Les multinationales regardent. Ces personnes regardent souvent pour juger ou manipuler. De par la position de pouvoir qu’ils détiennent, ceux qui regardent pensent souvent qu’ils ont le droit de regarder. L’excuse est simple : “C’est public.” Mais ont-ils le droit de juger ? Le droit de manipuler ? Ceci, bien sûr, est l’essence des débats sur la surveillance. Alors, nous débattons et débattons et débattons sur le droit à la vie privé dans les espaces publics.

Mais la vie privée est un sujet complexe. [Autrefois], nous avancions le droit à la vie privée pour justifier ce qui se passait dans la sphère domestique, y compris la violence familiale. L’idée que la violence familiale a été à une époque acceptable est difficile à imaginer aujourd’hui, dans ce monde, mais il n’y a pas si longtemps, la logique disait ceci : “C’est ma femme, c’est ma maison, je peux faire d’elle ce que je veux.” Nous ne pouvons pas utiliser la notion de la vie privée pour justifier le droit d’abuser des personnes en privé. Mais nous ne pouvons pas non plus invoquer le droit à la vie privée pour justifier le fait de ne pas regarder quand des personnes souffrent ou quand elles appellent à l’aide. Nous avons besoin de trouver un équilibre qui nous permette de garder le contrôle sur nos informations mais aussi d’être entendus quand nous avons besoin d’aide et de soutien.

Je veux m’arrêter là-dessus un moment et examiner cela. Quand devrions-nous regarder ? Pas regarder pour juger ou manipuler, mais regarder pour apprendre, soutenir, ou évoluer ? Est-ce ce que nous ne devrions pas regarder pour les gamins à risques, qui sont en danger ?  Ne devrions-nous pas être disposés à voir leurs histoires, leur douleur, leur blessure ?  Ne devrions nous pas regarder pour voir le monde plus largement ? Ne devrions nous pas être disposés à voir pour apprendre dans quelle société nous vivons et la transformer ?  Ceci est l’essence de ce que Jane Jacobs a appelé  “les yeux dans la rue”.

Cela me brise le cÅ“ur qu’il y ait des jeunes, là bas, qui hurlent au secours. Et que personne n’écoute.

Ce qui est rendu visible en ligne est le meilleur et le pire de la société. Dans [notre] milieu, nous adorons parler de transparence de l’information, du pouvoir de l’action collective, de la beauté des contenus numériques créés par les utilisateurs du Web. Mais que se passe-t-il quand nous sommes aussi forcés de voir les inégalités, le racisme et la misogynie, la cruauté et la violence ? Que se passe-t-il quand les contenus là-bas ne sont pas des contenus idéalisés ? Souvent, nous essayons de bloquer les contenus numériques qui posent problème, mais que faisons-nous pour aider à parvenir à la racine du problème ?

L’une des raisons pour lesquelles les personnes ont peur des technologies est qu’elles rendent visibles les choses que nous n’aimons pas. Les parents se sentent mal à l’aise en voyant les bizutages et le harcèlement qui arrivent tous les jours dans les écoles de tout le pays. Ils accusent alors la technologie de rendre visible ce qui a toujours existé. La violence à l’école n’est pas en hausse vertigineuse, mais elle est beaucoup plus visible maintenant, plus que jamais auparavant. Ceux qui ont déménagé pour vivre dans des résidences clôturées et surveillées, pour échapper aux gens qui sont différents d’eux, ont horreur d’être obligés de voir la diversité. Ils se plaignent donc des technologies qui présentent des valeurs culturelles éloignées de leur zone de confort.

Souvenez-vous de ceux qui se sont plaints quand les Trending Topics (mots les plus cités) sur la plateforme de micro-blogging Twitter ont été les noms des icônes de la communauté noire américaine durant la remise des prix de télévision, les Black Entertainment Television awards. Des messages sur Twitter tels que : “Wow!! Trop de nègres pour moi dans les Trending. Je crois que je vais arrêter avec toute cette histoire de Twitter” et “Vous avez vu les derniers Trending topics ? J’ai l’impression que ce n’est pas un très bon quartier. Mettez le verrouillage automatique des portières, les enfants.” et “Pourquoi tous ces noirs sont sur les Trending topics ? Neyo? Beyonce? Tyra? Jamie Foxx? On recommence le Mois de l’histoire des noirs ou quoi ? LOL”. Ces messages devraient provoquer un frisson dans le dos. Peut-être ces personnes pensaient que Twitter était un espace majoritairement blanc, où les noirs étaient acceptés et bienvenus uniquement en tant que minorité.

Tout le monde ne partage pas nos valeurs, et peut-être que nous devrions accepter cela. Mais je répliquerais que nous devrions être informés pour que nous puissions apporter des changements à ce que nous voyons dans ce monde. Nous avons le pouvoir de construire ces systèmes. Au lieu d’être formés par notre imaginaire, par ce que nous croyons qu’il se passera, nous pouvons être informés sur le monde tel qu’il est. Et utiliser cela pour orienter la création de systèmes afin d’apporter des changements, afin d’aider à la création d’un monde dans lequel nous souhaitons vivre.

Puisque nous réfléchissons à la société numérique que nous sommes en train de créer, je vous invite à réfléchir à la visibilité. Que pouvez-vous voir que vous ne pouviez pas voir avant ? Quelles réactions cela provoque en vous ? Et qu’allez-vous faire à ce sujet ? Il est peut être temps pour nous de nous colleter à la visibilité et de prendre un moment pour regarder. Prenez un moment pour voir. Et, plus important que tout, prenez un moment pour agir.

Merci beaucoup !

» Article initialement publié sur danah.org

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