OWNI http://owni.fr News, Augmented Tue, 17 Sep 2013 12:04:49 +0000 http://wordpress.org/?v=2.9.2 fr hourly 1 Un Acta de guerre http://owni.fr/2012/02/11/un-acta-de-guerre-infographie/ http://owni.fr/2012/02/11/un-acta-de-guerre-infographie/#comments Sat, 11 Feb 2012 10:52:53 +0000 Guillaume Ledit http://owni.fr/?p=98064

Acta. Ces quatre lettres s’affichent depuis quelques semaines comme le symbole des velléités de renforcement de la propriété intellectuelle à l’échelle mondiale. Cela fait pourtant plus de trois ans que le traité est négocié dans le plus grand secret. L’ Anti-Counterfeiting Trade Agreement (Acta) assimile l’échange d’œuvres culturelles sur Internet à de la contrefaçon. Et a pour objectif de renforcer considérablement l’arsenal juridique existant.

Acta mobilise

Vision maximaliste du droit d’auteur, volonté des pays industrialisés de sécuriser un monopole historique, réaction aux évolutions des usages sur Internet, lobbying intensif des industries culturelles, mise en place de mesures liberticides: les questions posées par le traité ont accentué la mobilisation.

Propriété intellectuelle mutante

Propriété intellectuelle mutante

Restées dans l'ombre, les négociations de l'Acta couvrant tous les domaines de la propriété intellectuelle de la santé ...

Des manifestations ont lieu aujourd’hui dans toute l’Europe et dans plusieurs villes de France. Des défilés pour faire pression sur les gouvernements, dont certains commencent à s’exprimer contre Acta. Hier, c’est l’Allemagne, qui par l’intermédiaire de sa ministre de la Justice, a exprimé des réserves sur le traité. Le pays rejoint ainsi la Pologne, le République Tchèque, la Slovaquie et la Lettonie qui ont tous suspendu la ratification du traité.

En France, l’amplification de la mobilisation suscite quelques réactions du côté des partis en campagne pour 2012. Europe Écologie Les Verts appelle à manifester, tandis que Aurélie Filippetti et Fleur Pellerin, chargées respectivement des pôles culture et économie numérique dans l’équipe de campagne de François Hollande, ont publié un communiqué commun appelant au “refus de la ratification [d'Acta] par le Parlement européen”.

La mécanique du Parlement européen

Le Parlement européen, ultime rempart au traité Acta ? C’est en tout cas au sein de cette assemblée peu médiatisée que se déroule le processus pouvant mener à la ratification du traité. Car si chacun des États membres peut en suspendre la ratification, l’Union européenne doit attendre l’avis du Parlement avant d’y apposer sa signature.

Une tyrannie du droit d’auteur nommée ACTA

Une tyrannie du droit d’auteur nommée ACTA

Un traité commercial, Acta, propose d'entériner la vision du droit d'auteur des industries culturelles à l'échelle ...

Les débats risquent d’être animés, tant on trouve de nombreux opposants au traité mobilisés depuis longtemps parmi les députés européens : Sandrine Bélier, Catherine Trautmann, Marietje Schaake ou le rapporteur récemment démissionnaire, Kader Arif, pour ne citer qu’eux.

Le groupe majoritaire, le Parti Populaire Européen, considère quant à lui Acta comme un “bouclier protecteur pour l’industrie européenne”.

Le vote du Parlement européen sur Acta interviendra entre juin et septembre. D’ici là, un processus complexe est enclenché, fait de multiples rapports, échanges de vues, débats, amendements et votes. Dans lequel de commissions parlementaires sont impliquées. OWNI, en partenariat avec la Quadrature du Net, a essayé d’y voir plus clair.

Résumé en une infographie.


Création infographie : Félix Tréguer, Guillaume Ledit (éditorial) et Loguy (design)

]]>
http://owni.fr/2012/02/11/un-acta-de-guerre-infographie/feed/ 20
Les erreurs des manifs d’automne : une frappe molle http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-une-frappe-molle/ http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-une-frappe-molle/#comments Tue, 09 Nov 2010 14:23:57 +0000 Seb Musset http://owni.fr/?p=37146 Malgré les trombes d’eaux, malgré une matinée à courir après un bus de la RATP qui n’est jamais arrivé, j’y suis retourné. A 14h30, je remonte le boulevard Beaumarchais. La manifestation est censée avoir commencer. Hormis la sono hurlante, résonnant deux fois plus faute de corps pour amortir le bruit, c’est tragiquement calme. Au point que la circulation des voitures n’est pas encore coupée. Fidèle à son gouvernement, et profondément solidaire avec les travailleurs, un chauffeur de taxi passe en force avec sa berline climatisée au travers d’un groupe de quelques syndicalistes à leur point de ralliement.

Une dame : va lui péter la gueule, Raymond !

Il est déjà loin.

Il pleut de plus moche. N’allons pas faire notre Beauvau, mais force est de constater que les cortèges Place de La République sont plutôt clairsemés. Les caméras de télévision, discrètes aux précédentes mobilisations, sont venues en force. Des équipes emballées dans des K-Way géants, comme s’ils traversaient une tribu sauvage d’Amazonie, capturent en HD toutes les gueules rincées qui passent. Comme si nous étions trop nombreux, le cortège est divisé en deux parcours.

Requiem pour les retraites le 6 novembre

Avec sa désastreuse météo de droite, sa visibilité à trois mètres, sa procession de parapluie (que je prends systématiquement dans la tronche) et malgré l’entrainante prestation d’HK et les Saltimbanks, la mobilisation ressemble à un requiem pour les retraites.

Leaders non charismatiques, slogans au marteau, aucune participation des intellectuels français, manque d’incarnation [1] : quel gâchis de bonnes volontés après deux mois d’une superbe et poignante mobilisation où nous avons croisé tant de gens exceptionnels, redonnant confiance (jusqu’aux autres pays) dans la résistance citoyenne.

La stratégie syndicale laisse perplexe. Pourquoi tant de mobilisations si proches et pas de grève générale, si ce n’est pour faire de l’accompagnement de réforme ? Pas même un referendum d’initiative populaire, comme pour La Poste. La tête syndicale a lubrifié la révolte, faisant piétiner sa base jusqu’à tant que le gouvernement puisse la prendre au piège de « la mobilisation en baisse » et que les dociles caméras puissent faire ces images que les gouvernements étrangers attendent pour déclarer que « regardez, nous devons nous réformer comme en France ! Là-bas plus personne ne va contre le progrès ».

Mais la faute est aussi en nous. Malgré notre « soutien populaire » à ce mouvement, nous avons laissé faire les autres. J’ai beaucoup entendu parler de Mai 68 depuis deux mois, comme s’il s’agissait d’une formule magique, d’une marque déposée. Ce mouvement n’a rien à voir avec 68, et aucun mouvement ne renversera quoi que ce soit, sans la contribution active de ceux qui le soutiennent virtuellement. Tandis qu’une poignée d’irréductibles bloquait les raffineries, nous continuions à pointer à nos boulots, soulagés qu’ils fassent le travail (et prennent le risque) du non-travail à notre place, réjouis du boxon tant qu’il ne nous affectait pas trop. Et puis, quand même, un peu inquiet à l’approche des congés que notre week-end prolongé chez Mamy soit un peu gâché et que notre confort moderne soit remis en question quelques journées, nous avons, à l’unisson de notre « méchant » gouvernement, sonné la fin de la récré.

Nous avons abandonné nos combattants en rase campagne.

Incarner un mouvement

La force d’inertie de la clique mafieuse au pouvoir, exige plus pour être déstabilisée que les renoncements quotidiens de ceux qui s’en plaignent mollement. Ces deux mois de mobilisation sont la preuve par l’exemple qu’il faut saisir ce cadre que nous offrent les syndicats mais vite le déborder.

Pourtant pour reprendre le cri de guerre des derniers courageux militants sous parapluie du jour gris, oui « ça va péter », un jour, il ne peut en être autrement. Mais il va falloir oser taper où ça fait mal, et ne pas attendre que nous soyons réduits à l’état de loques sociales, affamés, édentés avec une espérance de vie de 52 ans :

  • incarner ce mouvement. Il faut plus de leaders à la Xavier Mathieu en tête de pont, et moins de followers à la François Chérèque face à Chabot pour servir la soupe à Parisot. Nous avons besoin de raconter des histoires, des situations, des portraits. Créer du feuilleton, du « storytelling » comme ils disent là-haut. Il n’y aura même pas à forcer le trait tant les drames et les injustices s’accumulent.
  • des manifestations moins nombreuses, mais plus massives, avec une grosse démonstration de force centralisée sur Paris, dirigée vers les banques, les sièges, les lieux de pouvoir, les beaux quartiers (la manifestation dans le VIIIe avait une autre ambiance, un poil plus électrique, que les classiques défilés Répu-Nation). Le mouvement d’octobre 2010 nous aura confirmé une chose : le pouvoir tremble plus que jamais devant la rue, son mutisme au pic de la contestation était du jamais vu en trois ans.
  • le blocage de l’économie. Un mois de serrage de ceinture vaut bien la sauvegarde d’un pays et de ses générations. Et puis ça fera des souvenirs « de guerre » à raconter pour les trois prochaines générations.

Attendre 2012 ne suffira pas

Enfin bon, je m’emporte. Mais j’avais un peu le moral à zéro en rentrant hier de la manifestation parisienne, trempé de la tête au pied, alors qu’au buzzomètre du jour, je réalisai que la vidéo de la femme d’un Ministre raciste déboulant, glamour, en robe pigeonnante pour une sauterie élyséenne à la gloire du grand démocrate chinois Hu Jintao, pétait tous les scores.

Que faire maintenant ? Attendre 2012, comme je l’entends partout ? Bien sûr, mais cela ne suffit pas. Les mêmes effets reproduiront mais les causes. Si l’on reste sur la chaussée à regarder les autres passer, les mêmes gouvernements passeront et passeront encore, poursuivant leur œuvre de destruction.

Va falloir rejoindre la danse et se mêler de ces choses dont ils ne souhaitent pas que l’on s’occupe et qui, pourtant, nous affectent bien plus qu’eux.

Si cela peut vous rassurer: avec l’énergumène au pouvoir, je suis persuadé que nous aurons, avant 2012, à remontrer de quel bois nous nous chauffons.

Billet publié initialement sur le blog de Séb Musset sous le titre 6 novembre, un jour gris.

FlickR CC Grégoire Lannoy ; François L ; blog c politic.

]]>
http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-une-frappe-molle/feed/ 3
Les manifs d’automne: des slogans sans ambition http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-des-slogans-sans-ambition/ http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-des-slogans-sans-ambition/#comments Tue, 09 Nov 2010 14:23:54 +0000 Thierry Crouzet http://owni.fr/?p=37134 Quel gâchis ! Ils descendent dans la rue par millions pour deux ans de retraite, pour être mieux traités en tant que salariés et pour que rien ne change. Ils demandent ni plus ni moins que les privilégiés d’aujourd’hui, ceux qui les asservissent, restent les privilégiés de demain, et soient juste un peu plus gentils avec eux.

Ils descendent dans la rue avec en tête un attirail idéologique qui date du XIXe siècle. Ils me font penser aux esclaves qui, il y a bien longtemps, demandaient des repas plus copieux mais ne remettaient pas en cause leur statut d’esclave, encore moins le statut d’esclavagiste.

La redistribution des richesses : un concept insuffisant

La gauche est dans un état de catatonie intellectuelle sidérant. Nous avons en fait deux camps qui s’opposent dont il est difficile de savoir lequel est le plus conservateur. Pourtant les idées progressistes existent et commencent à être plutôt bien argumentées.

1. Il ne faut pas descendre dans la rue pour demander deux ans de retraite en plus mais pour le droit de ne pas travailler à tout âge de la vie.
2. Il ne faut pas descendre dans la rue pour défendre le salariat mais pour exiger sa réinvention, un saut qui serait au moins aussi important que l’abandon de l’esclavage.

Avez-vous entendu clamer ce genre de choses ? On parle de redistribuer les richesses ? De prendre aux riches ? On reste dans la pure logique marxiste. Mais les hommes n’ont pas cessé de penser depuis.

Dans un petit essai qui s’adresse dans sa version actuelle aux matheux et aux économistes, La théorie relative de la monnaie, Stéphane Laborde nous fournit un attirail intellectuel qui peut nous aider à voir la société suivant une nouvelle perspective qu’Olivier Auber qualifie de numérique.

La conséquence : nous devons descendre par millions dans les rues pour exiger l’instauration du dividende universel. Ce combat sera international et non seulement franco-français (ce qui prouve l’inanité du mouvement actuel).

Le dividende universel est une somme d’argent versée tous les mois à chacun des habitants d’une zone économique. Une fois que vous le touchez, vous pouvez prendre votre retraite quand vous le voulez car vous recevez de quoi vous loger et vous nourrir.

En tant que salarié, vous n’êtes plus en situation perpétuelle de danger. Vous avez le pouvoir de dire merde à vos employeurs comme Noam le proclame dans La tune dans le caniveau.

Si on vous propose un travail dégradant, vous pouvez le refuser. Du coup, tous les petits boulots aujourd’hui mal payés et néanmoins nécessaires devraient être grandement revalorisés. En parallèle, les boulots plus prestigieux que tout le monde accepte avec plaisir seront dévalorisés.

La fabrication d’argent : bug central de la société

Nous voyons comment l’instauration du dividende universel changerait les rapports de force dans la société. Le salarié devient maître de sa vie. Le patron, dont il ne s’agit pas de remettre en cause l’existence, perdrait au passage son fouet. Il pourrait toujours proposer de belles carottes, car tout salaire s’ajoute au dividende universel, mais il n’aurait plus à sa disposition ses anciens moyens de pression. En face de lui se dresseraient enfin des hommes et des femmes libres.

Entendez-vous parler du dividende universel dans les cortèges de manifestants ? Non, on clame des slogans qui auraient pu être écrits il y a deux siècles. Personne ne remet en question un des bugs centraux de nos sociétés : le pouvoir de créer de l’argent ex nihilo, un pouvoir que les banquiers s’arrogent et dont ils abusent continuellement, injectant chaque année dans l’économie environ 5 % de masse monétaire en plus.

Pendant que vous avez travaillé, ils ont fabriqué l’argent pour vous payer. Nous avons le devoir de nous élever contre ce privilège dévolu à quelques milliers de personnes de par le monde comme jadis nos ancêtres se sont élevés contre la noblesse de robe, contre les esclavagistes, contre les hommes qui asservissaient leurs femmes.

Il ne s’agit pas de prendre l’argent des riches ou d’instaurer de nouvelles taxes, mais d’interdire cette petite magouille financière qui aujourd’hui régit l’économie. Utopique. Impossible. Croyez-vous que si des millions de personnes descendaient en même temps dans les rues de toutes les villes occidentales les hommes politiques resteraient sourds à leurs cris ? Non, car cette fois le combat sera légitime. Les manifestants ne seront plus seulement dans la contestation mais aussi dans la proposition.

Ils exigeront que les 5 % d’argent injecté annuellement dans l’économie le soient par chacun de nous. Plutôt que quelques nobles fabriquent la monnaie de manière centralisée et opaque, nous la fabriquerons tous de manière distribuée et décentralisée. Chaque mois nous verrons notre compte crédité d’une fraction des 5 % (la somme totale divisée par le nombre d’habitants). C’est ainsi que sera financé le dividende universel, en supprimant un simple privilège dont ne bénéficient qu’une poignée d’êtres humains.

Ces privilégiés se défendront-ils jusqu’à la mort ? Oui, au début. Il y a aura des pots cassés. Je ne vois pas comment cela pourrait être évité. Je vois mal les argentiers nous remettre de but en blanc les clés de leurs imprimeries à fausse monnaie. Mais devant la pression sociale, devant la prise de conscience généralisée de ce mécanisme tout simple de la création monétaire, ils n’auront d’autres choix que de s’incliner, comme tous les privilégiés se sont inclinés au fil des luttes sociales.
Ils pourront bien sûr se réinventer. Il n’est pas question de supprimer les banques mais de les ramener à un état où elles ne peuvent en gros prêter que l’argent dont elles disposent effectivement. Elles conserveront leur rôle de financement. Elles devront amasser de l’argent et le réinvestir dans des entreprises, mais elles ne gagneront qu’une part des bénéfices réels. Il y aura toujours des pauvres et des riches dans cette société. Mais les pauvres seront plus riches, les riches plus pauvres.

Une génération pour changer la donne

Alors moi aussi je descendrai dans la rue pour me battre contre un des fléaux de notre société. Aujourd’hui une fabuleuse envie de changement est dilapidée à mauvais escient. Nous devons avoir l’ambition de réclamer ce qui a priori semble utopique. On tentera de nous discréditer au nom de cette utopie alors que nous ne voulons que couper un simple privilège.
Quand est-ce que la prise de conscience sera suffisamment étendue pour atteindre le point de bascule ? Je n’en sais rien mais un texte comme celui de Stéphane Laborde devrait donner des éléments de réflexion à toute une génération d’économistes et d’intellectuels. Nous allons nous armer pour répondre à toutes les objections.

Quand est-ce qu’un peu partout dans le monde les leaders politiques s’empareront de cette idée ? Peut-être jamais. Un leader politique se trouve au sommet de la structure pyramidale de son parti. C’est un puissant parmi les siens. Les puissants du monde financier ne sont jamais éloignés de lui, ne serait-ce que pour financer ses campagnes. Ils ont bien compris que peu importait qui était au pouvoir du moment que leur privilège n’était pas questionné. Mettons les manifestants d’aujourd’hui au pouvoir, ces manifestants privés d’idées neuves, nous les verrons vite imiter ceux qu’ils veulent déloger.

Cette situation est-elle dramatique ? Je crois au contraire que c’est une grande chance. Le mouvement social français de ces dernières semaines montre que la force revendicatrice sourd de toute part. Les partis et les syndicats fixent les dates des manifestations mais ils ne sont pas au contrôle. Le mouvement émerge des citoyens en état de révolte. C’est une manifestation primitive du Cinquième pouvoir.

Le problème étant de remettre en cause une des structures pyramidales qui régit notre société, celle de la finance, il est logique que l’opposition s’organise de manière plus diffuse, c’est-à-dire en réseau. Et ce n’est pas pour rien si Stéphane Laborde exige la libération du code de la monnaie. Il préconise que tout le monde ait accès au code de la création monétaire tout comme Richard Stallman préconise le libre accès au code des programmes informatiques.
Leurs combats sont parallèles et rejoignent ma propre opposition aux structures pyramidales qui n’ont plus de sens et ne font que compliquer la société, en grippant les rouages et nous mettant en incapacité de réagir à la complexification du monde. Nous touchons au nœud de nos problèmes. Nombre des anciennes structures de pouvoir, par exemple celle des banquiers ou celle des éditeurs de codes mais aussi des éditeurs de connaissances ou de culture, sont une entrave au développement de l’intelligence collective, intelligence plus que jamais nécessaire lorsque notre monde fait face à des problèmes globaux.

PS : À l’initiative de Geneviève Morand, j’aurai le plaisir de passer à Genève la journée du 9 novembre en compagnie de Richard Stallman et Stéphane Laborde. De 10 h à 17 h, nous serons à La Muse pour un brainstorming ouvert au public. À 18 h, nous donnerons une conférence à l’Université de Genève.


Billet initialement publié sur le blog de Thierry Crouzet sous le titre Ils manifestent pour rien.

Photo FlickR CC William Hamon ; escalepade ; Barry Arnson.

]]>
http://owni.fr/2010/11/09/les-erreurs-des-manifs-dautomne-des-slogans-sans-ambition/feed/ 6
“Le maintien de l’ordre, c’est le lien immédiat entre le politique et le policier” http://owni.fr/2010/10/28/le-maintien-de-lordre-cest-le-lien-immediat-entre-le-politique-et-le-policier/ http://owni.fr/2010/10/28/le-maintien-de-lordre-cest-le-lien-immediat-entre-le-politique-et-le-policier/#comments Thu, 28 Oct 2010 09:16:07 +0000 David Dufresne | davduf http://owni.fr/?p=33640 M.O., comme Maintien de l’ordre. Celui des manifs, celui des débordements, celui de la foule qui avance, qui recule souvent, qui casse parfois; celui des CRS et des gendarmes mobiles ; qui avancent, reculent et cassent aussi. Infiltration policière des cortèges, instrumentalisation politique, irruption de la vidéo, généralisation du flashball, allons-y.

Fabien Jobard est docteur en science politique, chercheur au CNRS, affecté au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales. Il a récemment publié (avec Dave Waddington et Mike King): “Rioting in France and the UK” (Willan, 2009). Ses publications sont accessibles sur le site du Cesdip. Il publiera sous peu, dans la revue en ligne Sociétés politiques comparées, une recherche sur les manifestations des 23 et 28 mars 2006.

.

La question de l’infiltration policière des cortèges se pose à nouveau de façon très aiguë, notamment après la diffusion d’une vidéo tournée à Paris par l’agence Reuters. Vous dites que la provocation appartient au «répertoire policier universel», soit par l’infiltration soit par l’inaction. Sans préjuger de ce qui a pu se passer ces derniers jours, quel est l’intérêt politique et policier de telles méthodes ?

La provocation policière relève en effet de moyens assez universaux d’instrumentalisation de l’outil policier par le politique au service de finalités propres au combat politique, et non au maintien de l’ordre stricto sensu. C’est le sociologue américain Gary Marx qui a décrit ces répertoires policiers, par exemple dans “ironies of social control” (1981). Il décrit essentiellement trois modalités : l’inaction, l’escalade et la facilitation par l’infiltration des cortèges ou des groupes. Ces modalités peuvent être employées dans toute opération policière. Gary Marx toutefois n’évoque pas l’inaction (the non-enforcement) à propos des tactiques de maintien de l’ordre; il réserve cette modalité à des opérations de police judiciaire.

Par exemple, ne pas intervenir, laisser un crime se développer pour qu’il manifeste au fil de son développement l’inspirateur, la tête de réseau, etc. Or, l’une des modalités de maintien de l’ordre les plus controversées de ces dernières années en France est, au-delà des cas éventuels d’infiltration, l’impavidité des unités constituées (Escadrons gendarmes mobiles, CRS) lors de manifestations lycéennes lorsque celles-ci laissent voir des scènes de violence durant lesquelles des jeunes se font dépouiller ou tabasser par d’autres jeunes, dans des conditions pourtant spectaculaires. Tout l’enjeu est de comprendre les causes de cette immobilité policière et de voir si on peut la rapporter à une stratégie explicite de pourrissement.

Avez vous des exemples de stratégie explicite de pourrissement en France ces dernières années ? Et, j’insiste sur l’intérêt politique du pourrissement. Ne constitue-t-il plus, depuis la mort de Malik Oussekine en décembre 1986, un risque bien trop grand pour qu’il soit pris par le pouvoir ?

Je réponds à votre question par un détour épistémologique. Ces actions de pourrissement offrent précisément du fait de la mort de la toute-puissance policière (lorsque la police, par exemple, pouvait envoyer sans crainte un peloton voltigeur mobile à tombeau ouvert dans une manif) un problème de connaissance.

Prenez la manifestation de l’esplanade des Invalides du 23 mars 2006. La police n’intervient pas, ou très peu, et en tout cas très/trop tard. Du coup, les jeunes violents s’en donnent à cœur joie et se livrent à des scènes qui provoquent la stupeur chez les spectateurs. Le bénéfice du politique, en l’occurrence de Nicolas Sarkozy, est considérable. Tout se passe comme si, dans des conditions de laboratoire, sa philosophie politique était empiriquement validée. Car pour Nicolas Sarkozy, à l’époque, la société française n’est ni divisée en classes, ni en races, ni en groupes gauche/droite. Ce qui divise et organise la société, c’est le grand partage entre barbarie et ordre, entre les voyous et les gens biens. Il le répète aux lecteurs du Parisien deux jours après les Invalides.

Ce qui s’est joué sur les Invalides, c’est sans aucune interférence de la police ni de quiconque, puisque personne n’intervient, le déchaînement de la violence que Nicolas Sarkozy porte en étendard de sa vision du monde depuis quelques années. Le comportement de la chose observée n’est en rien troublé par l’observateur : la police ne bouge pas. L’esplanade des Invalides, l’espace d’une après-midi, c’est la paillasse du laboratoire de philosophie politique de Nicolas Sarkozy. Il est alors tentant de faire l’hypothèse de la retenue volontaire des forces de police. Mais voilà : je n’ai pas d’élément matériel, pas d’archive, comme on a pu en avoir pour le 12 novembre 1990 ou le 23 mars 1979.

L’affaire se complique en plus par le fait que, certes, le ministre de l’Intérieur commande la police, mais à Paris le préfet (sous l’autorité du Premier ministre) est premier. Mais surtout, et c’est là qu’on touche à un problème d’épistémologie politique, on ne peut juger des causes d’une action (ou d’une inaction) par ses conséquences. Que Nicolas Sarkozy tire les marrons du feu ne veut pas dire qu’il a soufflé sur les braises. C’est l’ironie de l’histoire : la mort de Malik Oussékine rend extrêmement coûteux la charge dans un collectif de jeunes. Alors on ne charge plus, et Nicolas Sarkozy retirera de cette inaction policière des profits politiques dont la valeur est totalement indépendante de ce qui a commandé cette inaction. L’art politique n’est pas de commander les événements ou de faire plier le réel, mais d’exploiter les contingences.

L’énorme difficulté quand on s’intéresse aux infiltrations, c’est que la police les nie toujours. Du moins, en France où la Préfecture de police de Paris comme le ministère de l’Intérieur démentent systématiquement y avoir recours — sans qu’on sache s’il s’agit dans ces démentis de mensonges ou de réalité. Seules les années permettent aux langues de se délier, comme à propos d’une fameuse manifestation de mars 1979 à Paris. Dès lors, comment travailler sereinement sur le sujet ?

Travailler sereinement, ce n’est pas bon signe : il n’est de bonne recherche qu’inquiète. D’ailleurs, pour reprendre le fil de ce que j’exposais il y a un instant, je trouve les sociologues aujourd’hui un brin trop sereins. Nombreux furent ceux, en effet, qui expliquèrent les émeutes d’octobre novembre 2005. D’une certaine manière, ça se bousculait au portillon. Situation manichéenne que ces émeutes, il faut l’avouer, qui opposaient l’État dans sa puissance aveugle à des jeunes en révolte pour leur dignité.

Moins nombreux, c’est le moins que l’on puisse dire, ont été ceux qui se sont attaqués sur les violences internes à la jeunesse et sur cette fraction de la jeunesse qui se livrait à des brutalités sans nom contre ceux qui pourtant manifestaient pour eux. Et si l’encre n’a pas coulé, ce n’est pas parce que les manifestations de mars 2006 (CPE) sont plus récentes que les émeutes. Peu de temps s’écoulait entre les deux événements, et en plus ces violences ne faisaient que dupliquer celles survenues un an plus tôt, lors des mobilisations du printemps 2005 contre la réforme Fillon de l’enseignement secondaire – violences de 2005 qui avaient donné naissance, on s’en souvient, au manifeste contre le “racisme anti-blanc”. À travailler sans inquiétude, on produit sans gloire.

Je dirais ensuite que le travail du sociologue n’est pas celui du journaliste. Non que l’un soit supérieur à l’autre, mais le sociologue n’a pas pour finalité de révéler des événements. Son travail se borne à comprendre les logiques qui font que des événements surviennent. J’ai cité Gary Marx, on peut citer le travail d’Olivier Fillieule qui, dans Stratégies de la rue, avait collecté des documents qui montraient l’implication très claire de la police dans les violences du 23 mars 1979 ou celles du 12 novembre 1990 lorsque des jeunes dits “de banlieue” (première occurrence du vocable en contexte manifestant) avaient pillé le magasin C&A.

On peut donc documenter, de manière certaine, des cas de “provocation policière” et, par déduction, il n’est pas inimaginable que s’en produisent d’autres. J’évoque toutefois les provocations policières avec de fortes guillemets, car il faudrait en l’espèce parler de provocations politiques. Le maintien de l’ordre, ce qui le définit, c’est le lien immédiat entre le politique, donneur d’ordres, et le policier ; et ce tout particulièrement en France. Les radios diffusent la voix du préfet, et le préfet, c’est le politique. Plutôt que parler de provocation policière, il faut évoquer les provocations politiques, ou l’usage politique de la police.

Après Nantes en 2008, Montreuil (Seine Saint-Denis) en 2009 et à nouveau Montreuil cette année, on compte pas moins de trois manifestants blessés gravement par des tirs de Flash Ball. Comment expliquez vous le glissement de l’utilisation de cette arme d’abord autorisée, au milieu des années 1990, par Claude Guéant, quand il occupait le poste de directeur général de la police nationale (DGPN), dans des cas de risque élevé pour les policiers, à sa quasi généralisation aujourd’hui ?

En effet, la note du 25 juillet 1995 que signe Claude Guéant, et qui introduit le flashball, est prudente : «N’utiliser le flashball que dans le cadre strict de la légitime défense. En effet, les essais effectués ont démontré que cette arme ne pouvait être qualifiée de non létale, en raison des lésions graves qu’elle est susceptible d’occasionner, en certaines circonstances». L’instruction du 31 août 2009 de l’actuel DGPN est autrement plus large : «Dorénavant, il a vocation à être utilisé par toutes les unités confrontées à des phénomènes de violences.» Entre les deux, il y a un glissement plus général de la police du quotidien à une police qui se rétracte sur ce qu’elle est censée faire le mieux : du maintien de l’ordre. Mais du maintien de l’ordre par petits équipages de 3 ou 4, sans l’encadrement sur le terrain (comme on l’a en toute manifestation), ce n’est plus du maintien de l’ordre… C’est le travers d’une police sans doctrine.

L’irruption simultanée des appareils de prises de vue (téléphone, mini caméra) et des canaux de diffusion (YouTube, Dailymotion) a considérablement changé la donne en matière de maintien de l’ordre. Outil politique par excellence, la police du maintien de l’ordre est en effet désormais sous le regard de tous, en quasi direct, et sans moyen de pression sur les éventuels diffuseurs; et non plus de seuls journalistes plus ou moins autorisés. Comment, selon vous, la police intègre-t-elle cette nouvelle donne, si toutefois elle l’intègre ?

La question dépasse celle du maintien de l’ordre. Ces caméras sont un dispositif technique qui témoigne du fait que l’on ne peut plus faire la police hors du regard du tiers, comme cela se faisait il y a vingt ou trente ans. Ces techniques de surveillance des surveillés sont doublées d’évolutions juridiques importantes : la loi du 15 juin 2000 autorise l’avocat en garde à vue dès la première heure, etc. Résultat : les cas de tabassages en cellule, dont la presse se faisait souvent écho dans les années 70 ou 80, ont disparu des écrans. Le point que vous soulevez là est crucial : la police est aujourd’hui sous le regard du tiers, la force publique sous le regard du public. Je pense même que l’insécurité policière aujourd’hui est liée à cette mutation de l’économie du regard porté sur le quotidien de ses pratiques.

On sait que les CRS comme les gendarmes mobiles embarquent désormais des caméras, parfois miniatures, à la boutonnière, que l’on pourrait appeler caméras de «contre champ» par rapport à celles des manifestants, à la fois pour faire un travail de renseignement et pour se protéger en cas de plainte. Que signifie cet équipement ?

Ces caméras ne sont pas nouvelles : elles sont généralisées dès les manifestations contre le CIP du printemps 2004. Elles traduisent deux préoccupations. La première est d’articuler les opérations de maintien de l’ordre au judiciaire, et de déférer. Derrière les lignes de CRS ou EGM (Escadrons gendarmes mobiles), vous avez désormais, sur les gros événements, des cars d’Officiers de police judiciaire qui traitent immédiatement des interpellés, avec le substitut du Procureur au bout du fil : la garde à vue est donc immédiate, parfois même la sanction, lorsqu’il s’agit par exemple de rappels à la loi. La facilitation des comparutions immédiates est liée à cette judiciarisation du Maintien de l’ordre. La seconde préoccupation est liée à la question précédente : les caméras embarquées permettent également de filmer l’action des siens…

Copyright photo cc FlickR biloud43 et Fabien Jobard.

Sur le travail de Fabien Jobard, vous pouvez lire:

1/ Des contributions sur la jeunesse pénale :
* “La racaille en politique“, sur le site de la revue Vacarme.
* Le même, en plus approfondi, in Émeutes urbaines et protestations. 2006.

2/ Des contributions sur les émeutes
* “Rioting in France and the UK“, aux éditions Willan, 2009.
* Un papier qui répond à la question : “les émeutes sont-elles politiques ?“, dans le Howard Journal, 2009.

3/ Des contributions sur le maintien de l’ordre :
* “Les manifestations violentes en France“, in Crime et sécurité, l’état des savoirs, 2002.
* Un “drame préfectoral” (en un acte)

À écouter également, Fabien Jobard sur France Culture dans l’émission Les retours du dimanche.

]]>
http://owni.fr/2010/10/28/le-maintien-de-lordre-cest-le-lien-immediat-entre-le-politique-et-le-policier/feed/ 82
Les belles erreurs statistiques http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/ http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/#comments Sun, 24 Oct 2010 17:31:45 +0000 Alexandre Delaigue (Econoclaste) http://owni.fr/?p=33447 Je n’aurai pas dû lire Proofiness. Cet excellent livre, sur la façon dont les chiffres sont torturés, manipulés, par journalistes, politiques, militants, magistrats, a un gros défaut : il n’est plus possible ensuite de lire le journal sans sauter au plafond d’énervement. Trois exemples du samedi 23 octobre.

Les français souhaitent-ils la fin des grèves?

Commençons par un sondage, présenté dans un article titré les français souhaitent la fin des grèves. Un magnifique concentré, que ce soit l’article, ou le sondage.

Pour le sondage, d’abord, ça ne rigole pas. On nous colle partout des sigles “ISO”, sans doute pour bien nous persuader que nous sommes face à de la science rigoureuse. La méthodologie, indiquée page 3, est comique de précision : ce sont mille et une personnes qui ont été interrogées. Vous vous demandez sans doute “pourquoi ce nombre”. Il y a deux réponses. Premièrement, sur un sondage effectué aléatoirement, le nombre de personnes interrogées détermine la marge d’erreur. Or la marge d’erreur est indiquée plus loin sur la page, ce qui nous indique que ce nombre de personnes interrogées est redondant.

Mais il ne l’est pas. Tenez, un petit test. Laquelle de ces deux phrases vous semble la plus convaincante : “les français sont majoritairement hostiles au bouclier fiscal” et “65% des français sont hostiles au bouclier fiscal”. Si vous êtes comme tout le monde, la seconde phrase vous paraît bien plus convaincante. Pourtant les deux disent la même chose. Mais la présence d’un nombre dans la seconde donne l’impression qu’il y a eu mesure, et que cela rend la phrase plus “scientifique”. Pourtant, nulle part n’est indiqué comment ce chiffre a été déterminé (je viens de l’inventer, en fait). Ce phénomène par lequel la simple présence de nombres persuade est renforcé par la précision apparente du nombre. Par exemple, si j’écris à la place de la phrase “64.93% des français sont contre le bouclier fiscal” cela semble plus convaincant que 65%, qui semble arrondi. Pourtant, ce nombre n’est pas moins inventé que le précédent.

Dans un sondage, le nombre de personnes interrogées ne sert qu’à une chose : déterminer la marge d’erreur. Celle-ci est à peine modifiée par le fait d’interroger 1000 ou 1001 personnes. la précision exacte du nombre de personnes interrogées, ici, sert donc beaucoup plus à établir la conviction de scientificité qu’à informer réellement.

- Parlons-en, d’ailleurs, de la marge d’erreur. Elle correspond, dans un sondage, au premier type d’erreur, l’erreur statistique. Celle-ci provient du phénomène suivant. Supposez une urne remplie de 10000 boules, 6000 rouges et 4000 jaunes. Vous prélevez un échantillon aléatoire de 10 boules dans cette urne. Votre échantillon peut reproduire la répartition de la population (6 boules rouges et 4 jaunes). Mais il y a de fortes chances de tomber sur un échantillon différent de la population (par exemple, 7 rouges et 3 jaunes, ou même 10 rouges et zéro jaunes). Par contre, plus votre échantillon est grand, plus le risque d’obtenir un échantillon très différent de la population diminue. Cela vous donne donc de fortes chances, lorsque vous prélevez un échantillon suffisamment grand, d’obtenir un échantillon proche de la population. Cette proximité est la marge d’erreur, vous en avez quelques exemples en suivant ce lien (en anglais, NdCE).

Mais la marge d’erreur ne correspond qu’à l’erreur statistique. Elle ne prend pas en compte l’autre erreur, la plus courante : l’erreur structurelle. L’erreur structurelle vient de ce qu’en pratique, les sondages ne correspondent jamais au cas théorique de boules de couleur prélevées dans une urne, comme dans les exercices de mathématiques. En pratique, les sondages sont effectués par des personnes réelles, qui peuvent se tromper en collectant leurs données; surtout, particulièrement dans les sondages réalisés auprès de personnes réelles, il y a des biais de collecte d’information. Il est par exemple impossible de sonder une personne qui refuse de répondre aux sondages. Lorsque vous lisez “x% des français pensent que” il faut lire “x% des français qui répondent aux sondages pensent que”. Les gens peuvent mentir. Les gens peuvent vouloir être “bien vu” de la personne qui les sonde (et quand on est interrogé par une jeune voix féminine, on est tenté de lui faire plaisir). Les réponses peuvent être orientées par la façon dont les questions sont posées, voire même par l’ordre dans lequel elles sont posées : si par exemple on vous demande d’indiquer vos opinions politiques avant de vous poser des questions de société, vous aurez beaucoup plus tendance à vous conformer aux opinions-type de votre camp.

Les sondeurs déclarent toujours l’erreur statistique, sous forme de marge d’erreur. Mais ils ont une fâcheuse tendance à laisser croire que la marge d’erreur mesure tous les risques d’erreur, y compris l’erreur structurelle. Ce n’est pas le cas. Pour une raison simple : si l’erreur statistique est connue et limitée, l’erreur structurelle peut potentiellement rendre le sondage totalement faux. Avec trop d’erreur structurelle, la “marge d’erreur” peut devenir 100%.

Dans cet exemple (voir toujours page 3), il y a un biais énorme : le mode d’interrogation, en ligne. Là encore, la “scientificité” est assise sur la dénomination du système d’interrogation, désignée par un sigle en anglais. Ca fait tout de suite plus sérieux. Mais cela a une implication claire : les personnes qui ont servi à ce sondage correspondent à un sous-groupe particulier de la population, les gens qui ont un ordinateur et un accès internet, et qui acceptent de répondre à un sondage en ligne. Il y a très peu de chances qu’ils représentent la population française. L’application là-dessus de la “méthode des quotas”, au passage, loin d’améliorer le résultat, ne fait qu’introduire de nouveaux biais.

A partir de ce monument de scientificité, la façon dont l’article est présentée peut elle aussi totalement en modifier la perception. En s’appuyant sur la page 5 du document, on aurait très bien pu titrer “61% des français approuvent le mouvement contre la réforme des retraites”. Etrangement, ce sont les questions page 8 et 10 qui servent pour faire le titre : “les français souhaitent la fin des grèves”. Parce que, comme on peut toujours s’y attendre avec un sondage, poser la même question avec des formulations et des informations différentes modifie le résultat obtenu. Un esprit raisonnable, face à ces contradictions, en conclurait que ce sondage ne nous apprend rien d’intéressant. C’est oublier les talents d’exégèse que l’on peut déployer pour donner du sens à une série de nombres qui n’en a aucun.

L’article nous indique donc que “l’opinion a un point de vue complexe et nuancé”. qu’en termes galants… C’est que le sondage ne donne pas les mêmes résultats selon qu’on demande aux gens s’ils “comprennent” ou “soutiennent” les manifestations. On aurait pu essayer d’autres verbes : “approuvez-vous”? “Appréciez-vous”? “vous intéressez-vous”? et à chaque fois, on aurait eu un nombre différent. Du commentaire sur du bruit.

Schizophrénie et cannabis: corrélation n’est pas causalité

Deuxième article : “Panini retire du marché le jeu polémique des Skyzos”. On y apprend que suite à des plaintes d’associations, Panini retire un jeu de la vente. Mais comme il est dans la rubrique “santé”, l’article se doit de nous apprendre autre chose que cette anecdote sans grand intérêt. Le dernier paragraphe nous instruit donc sur la schizophrénie de la façon suivante :

Si l’hérédité est une composante importante dans son apparition, d’autres facteurs environnementaux, comme l’isolement social ou la consommation de cannabis, peuvent également peser.

Voici un second exemple de chiffres torturés : la corrélation prise pour une causalité. Il existe en effet de nombreuses études médicales montrant l’existence d’une corrélation entre différentes variables, ici, l’apparition de la schizophrénie et l’isolement social ou la consommation de cannabis. Voici ce que ces études montrent : les schizophrènes ont plus tendance que le reste de la population à consommer du cannabis ou à être isolés socialement. Et c’est tout. Vous voyez que la causalité peut être interprétée dans tous les sens. Il est fort probable, par exemple, qu’une personne commençant à manifester des signes de schizophrénie va avoir tendance à s’isoler socialement. On pourrait supposer également que face à l’angoisse que causent les premiers symptomes de cette maladie, les gens soient incités à consommer du cannabis pour les calmer. Dès lors, c’est la schizophrénie qui cause isolement et toxicomanie. Ou alors, comme indiqué dans l’article, la causalité va dans l’autre sens. Comment savoir?

En pratique, il y a des moyens pour essayer de mieux distinguer le sens de la causalité. Mais ils sont difficiles à mettre en oeuvre, et eux-mêmes sujets à des erreurs. Surtout, ils ne sont que très rarement utilisés pour les études médicales. C’est ce qui fait qu’une quantité invraisemblable d’études médicales est fausse. Mais l’article n’est pas là pour instiller le doute, mais pour instiller discrètement une morale : le cannabis, ça rend fou.

Lorient et Nancy: gazon maudit?

Enfin, à tout seigneur tout honneur, l’Equipe nous gratifie d’un monument hilarant au dénombrement bidon, dans cette fine analyse consacrée aux équipes de foot de Lorient et Nancy. Les deux équipes, cette année, sont en effet passées au gazon synthétique. Et malheur : les résultats ne suivent pas. A l’appui de cette démonstration, un schéma avec plein de jolies couleurs mais parfaitement illisible, d’où il semble ressortir que les deux équipes ont cette année de bien mauvaises performances, en particulier à domicile. Pourtant, une connaissance même minimale du football indique qu’il y a des tas de facteurs qui font qu’une équipe, d’une année sur l’autre, voit ses résultats se dégrader après 9 journées : changements de joueurs, chance, adversaires rencontrés, progrès relatif des autres équipes, etc. cette même connaissance minimale indique qu’il peut y avoir des tas de raisons d’adopter un terrain synthétique, autres que la volonté d’obtenir de meilleurs résultats : coût, climat local (il gèle souvent à Nancy, il pleut souvent à Lorient). Enfin, je me demande même pourquoi j’explique à quel point nous sommes là dans le grand n’importe quoi.

A bientôt, dans le monde merveilleux des copies laborieuses à partir de chiffres inutiles.

Article publié à l’origine sous le titre Un jour ordinaire dans le monde merveilleux des faux nombres sur le blog Econoclaste. Comme souvent, les commentaires valent le détour.

Illustration FlickR CC Obscurate Associate ; Thomas Duchnicki ; artnoose.

]]>
http://owni.fr/2010/10/24/manifs-cannabis-foot-et-autres-mauvais-usages-des-statistiques/feed/ 14
Le mépris thatchérien de Sarkozy face aux manifs http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/ http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/#comments Wed, 20 Oct 2010 11:12:49 +0000 Vogelsong http://owni.fr/?p=32267 Titre original : Nicolas Sarkozy et les retraites, l’instant Thatcher ?

« La guerre c’est la paix » G.Orwell – 1984

Que pèse la survie du système de répartition dans le combat qui l’oppose à la volonté forcenée de conserver le pouvoir ? Ce Graal politique, objet de toutes les tactiques, et nécessitant la mise sous tension du pays dans son ensemble. La crispation sur les retraites illustre parfaitement le basculement des termes socio-économiques qui régissent l’espace public. La France avec 30 ans de décalage vit un instant Thatcher infligé par une droite vidée de sa substance républicaine, ne répondant plus que par réflexes conditionnés au péril du peuple. Celui qui renâcle à passer sous la toise du modèle global de la compétition économique totale. Celui qui bat le pavé, harnaché de pancartes, grimé de slogans, qui quémande, à force de blocages et en dissipant une énergie infinie, l’ouverture d’un dialogue. Un simple dialogue.

La France de 2010, après trois années de complète apnée, mais aussi d’oubli d’elle-même se retrouve. Un peu. Non pas pour marcher vers le progrès, mais pour endiguer le mépris et le cynisme. Dans une épreuve de force asymétrique. Où il n’y a rien à gagner, juste s’épargner l’inconcevable. Rien à gagner, à part, peut être l’opportunité d’exister.

L’instant Thatcher

En 1984, les mineurs anglais commençaient un conflit qui finira, l’année suivante, brisé sur l’inflexibilité de la Dame de fer. La même année, étrangement, la droite française organisait l’une des plus grandes manifestations du pays. En réponse à la loi Savary, tout ce qu’il y a de conservateur en France faisait débonder les boulevards parisiens en passant la barre du million de personnes.

Face à face durant les grandes grèves des mineurs de 1984-1985.

N. Sarkozy n’est pas M. Thatcher. La France n’est pas le Royaume-Uni, pourtant sur quelques points, apparaissent des similitudes. On observe de manière saillante à chaque fois la volonté d’humilier l’autre, les autres. En France N.Sarkozy en fait une question politique, une condition sine qua non pour souder son camp en vue des présidentielles de 2012. La question économique agitée comme prétexte, celle de l’obligation de réformer s’avère finalement accessoire. Bien que sur toutes les ondes, les dictaphones de l’UMP tournent en boucle sur l’impérieuse nécessité du projet. De ce projet. Il n’y a aucune alternative, aucun dialogue.

Ce n’est pas sans rappeler le leitmotiv thatchérien, le TINA préalable à toute décision politique. L. M. Chatel par exemple déclarait sentencieux et définitif « la réforme des retraites n’est pas une option ». En substance, tout ce que fait le gouvernement n’est ni un choix, ni une alternative, ni le fruit d’une vision politique, mais la seule et unique solution à un problème donné. Quel qu’il soit. L’annihilation du débat, le blanc seing technocratique comme seul horizon politique. Pourtant loin de la neutralité présupposée, le projet de réforme s’inscrit dans une dynamique de libéralisation économique. Option dogmatique que beaucoup de commentateurs dénient à N. Sarkozy.

Le mouvement immobile du pouvoir

L’affirmation que F. Fillon Premier ministre se situe dans la mouvance politique de la droite sociale suffirait certainement à englober l’absurdité de la situation. Tout devient possible avec le langage. On substitue la vérité par une affirmation que l’on renomme vérité. On fabrique des artefacts que l’on jette quand ils ne servent plus. Le 18 octobre 2010, le ministre des Transports déclarait qu’il n’y avait pas de pénurie d’hydrocarbures. De manière débonnaire, avec la sûreté qui sied à la vérité profonde. Alors que dans le monde physique des dizaines stations-services versaient leurs dernières gouttes d’essences.

Photo prise lors de la manifestation du 16 octobre 2010.

Mêmes affabulations dans les rapports chiffrés du taux de grévistes. Une communication bien planifiée dans la perspective de saper les volontés. Briser la conscience commune de participer à la même action. Dans une unité qui s’affranchit de l’espace pour atteindre un objet collectif. Face à cela, on essaie de déployer une rationalité numérique. La froide sentence qui quantifie l’échec. À la seule condition que les trains roulent. Mais la poisse, ils ne roulent pas. Ou très mal.

L’opinion, construction éthérée nécessaire au consentement, trahit ses maîtres. Jusqu’en mai 2010, le gouvernement s’appuyait sur le concept pour vendre son projet. Depuis, plus aucune référence. Une géométrie variable que l’on constate aussi sur l’attitude vis-à-vis de la mobilisation des lycéens. Pas assez matures pour montrer leur désaccord dans la rue, mais assez pour devenir auto-entrepreneurs. Pas assez responsables pour s’occuper de la retraite, mais à 13 ans assez âgés pour être pénalement responsables.

Les mineurs anglais ont mis un an à crever. Sans rien obtenir, mais surtout en perdant toute crédibilité. Plus que le projet de fermeture des mines, M. Thatcher* a humilié un monde. Terrassant l’infâme ennemie ouvriériste. Le mouvement social en France ne s’éternisera pas, mais la même tournure d’esprit habite la droite. Éradiquer la contestation, la mettre à genou, pour démontrer à la manière « gramscienne »* que le nombre ne suffit pas, seule la volonté l’emporte.

A. Minc, le petit mandarin du Tout-Paris moque les lycéens qui manifestent, les grévistes privilégiés qui s’accrochent à leurs privilèges. Un mépris affiché, jeté à la face de ceux qui luttent. Et qui luttent pour eux, mais aussi et surtout pour les autres. Ce qui manque à A. Minc, ainsi qu’à une partie de la droite c’est la faculté d’intégrer quelques données simples. Le seul moteur des décisions humaines n’est pas la cupidités. La société est là, les personnes ne sont pas des atomes errants à la recherche exclusive d’une satisfaction égotique. Humains, ils tissent des relations, des affects qui dépasse le calcul rationnel profitable. Choses que la désaffection libérale a pensé annihiler. La mauvaise nouvelle d’octobre 2010, c’est que la société existe toujours.

*M. Thatcher le 31.10.1987 « And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. » / « Et vous savez qu’il n’existe rien de tel que la société. Il y a des individus masculins et féminins et il y a des familles. »

Illustrations : Flickr CC Dr Case, Subterranean Tourist Board, Jan Slangen;

Article publié à l’origine sur le blog Piratages.

]]>
http://owni.fr/2010/10/20/le-mepris-thatcherien-de-sarkozy-face-aux-manifs/feed/ 19
Les #slogans du #19oct : de quoi ces manifestations sont-elles le cri ? http://owni.fr/2010/10/18/les-slogans-du-19oct-de-quoi-ces-manifestations-sont-elles-le-cri/ http://owni.fr/2010/10/18/les-slogans-du-19oct-de-quoi-ces-manifestations-sont-elles-le-cri/#comments Mon, 18 Oct 2010 15:58:45 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=32017

Les manifestants ne savent pas de quoi ils parlent

Voilà où en sont arrivés certains membres de la majorité pour critiquer le mouvement social qui rempli régulièrement les rues françaises depuis le 7 septembre. L’arrivée des lycéens dans les cortèges et les blocages a rendu l’attaque encore plus facile : « on ne parlera de leurs retraites que dans 50 ans », s’exclamait à la télévision le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin. Et si nous prenions au sérieux deux minutes ces déclarations : et si, effectivement, les manifestants réunis par millions sous le soleil ou le froid des 7 et 23 septembre et des 2, 12 et 16 octobre ne défilaient pas spécifiquement contre la réforme des retraites ? Eh bien une autre question se poserait alors : quel genre de mot d’ordre caché réunit une à deux fois par semaine des millions de Français dans les rues ?

Étrangement, cette question là, aucun membre de la majorité ne la pose.

Définir un ras-le-bol en recueillant les mots de la rue

« C’est pas spécialement pour les retraites, y’a ça, mais on sent un ras-le-bol », dit calmement une sexagénaire, qui avait déjà marché déjà devant les CRS à Charonne contre la Guerre d’Algérie. Son témoignage sur Diasporamas en rejoint de nombreux autres, de tous âges et en tous lieux.

Interrogés par Le Monde.fr, certains lycéens descendus dans la rue ne semblent effectivement pas savoir de combien d’annuités la réforme va allonger la cotisation retraite, mais ne sont pas forcément là pour ça, et l’admettent : « je suis nul en politique et en économie, avoue Mathylde, en Terminale littéraire, qui considère cependant que : la réforme, c’est un nouveau signe de recul social. » A 50 ans d’écarts, un même constat : il y a une accumulation d’injustices. La réforme des retraites, etc.

Plutôt que de regarder les nuages pour savoir à quoi pense la France, OWNI a décidé de se laisser emporter par la foule : nous ne compterons rien cette fois, nous réunirons avec vous les arguments des banderoles. Par Twitter, Dailymotion, Youtube ou FlickR, en taggant de la date #19oct et du mot #slogan, nous vous invitons à nous envoyer les photos, vidéos et sons, des quatre coins de la France qui expliquent la manif, en précisant votre #ville d’un troisième tag, si possible en utilisant le code postal. Nous les compilerons par écrit pour crowdsourcer les mots les plus utilisés, les sentiments les plus forts, peut-être les noms qui font que la France tape des pieds. Sans recherche de sensationnel, ni de bon mot : nous cherchons simplement à cartographier les slogans que les manifestants portent.

Car au delà des habituels articles d’ambiance qui ne relèvent que les banderoles violentes ou provocatrices, nous restons persuadés qu’on n’utilise pas la force symbolique d’un mot soulevé au dessus de sa tête dans un cortège juste pour passer à la télé : on ne manifeste pas que pour soi quand on est dans un torrent de milliers de mobilisés. Peut-être cette cartographies des slogans donnera-t-elle raison à la majorité qui dit que les Français ne descendent pas dans la rue contre la réforme des retraites. Mais elle pourrait bien donner une réponse désagréable pour le gouvernement à la question de savoir ce qui pousse depuis le 7 septembre des millions de personnes à s’y réunir.

Photo : FlickR CC Marc Wathieu et lemarakk ; maikoki.

Retrouvez le dossier intégral d’OWNI sur les mobilisations de ces dernier jours

]]>
http://owni.fr/2010/10/18/les-slogans-du-19oct-de-quoi-ces-manifestations-sont-elles-le-cri/feed/ 6
Guerre des nerfs : #12oct historique, majorité monolithique http://owni.fr/2010/10/13/retraites-manifestations-blocages-guerre-des-nerfs-12oct-historique-majorite-monolithique/ http://owni.fr/2010/10/13/retraites-manifestations-blocages-guerre-des-nerfs-12oct-historique-majorite-monolithique/#comments Wed, 13 Oct 2010 09:21:13 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=31436 Mieux que les « grandes grèves » de 1995 et que le mouvement anti-CPE en 2006. Annonçant le même chiffre de 3,5 millions de participants pour cette journée du 12 octobre (pour la première fois depuis le début du mouvement), CGT et CFDT se rangent derrière l’adjectif « exceptionnel » pour décrire le quatrième cortège en un mois réuni contre la réforme des retraites. Même les 1,23 million de manifestants comptés par la police marquent un progrès de 9% par rapport au 7 septembre (le plus haut depuis la rentrée).

La démonstration de la rue s’est doublée de blocages dans les raffineries, les lycées, les ports et réseaux de transports, dont certains, à commencer par la RATP, annonçaient ce soir la reconduction pour mercredi 13 octobre. Même si, en milieu de journée, l’Elysée s’était mis en garde, en déclarant qu’il s’attendait à une « journée suivie », le succès renouvelé des mobilisations ne fait qu’accentuer la tension avec une majorité qui pousse le vote à l’urgence et se drape de justice pour affirmer que la rue a tort. Une posture de plus en plus difficile à maintenir.

Guerre du chiffre

Sujet à débat jusque dans leur méthode, les comptages de la police sont désormais remis en cause par les pointeurs eux-mêmes : relevés à chaque manif du fait de leur écart délirant (jusqu’à un rapport de un à dix) avec ceux des syndicats, les estimations de la police marseillaise ont été dénoncés par le syndicat SGP Police comme divisés (24500 annoncés contre 100000 comptés). A l’origine de l’information, Europe 1 titre déjà sur le « maquillage » des chiffres. Comme souvent, obsédé par les indicateurs et la comptabilité politique, la majorité sarkozyenne va s’empresser de dire que ces chiffres (qui lui sont soudain défavorables) n’ont aucune valeur.

Or, c’est elle qui leur a donné de l’importance quand ils mettaient en avant une baisse entre le 7 septembre et le 23 septembre. Par ailleurs, ces chiffres-là ne sont pas issus d’un baromètre fiscal mais de la rue : par leur valeur de rattrapage démocratique, véritables « référendum » de la rue (selon l’analyse de l’historienne Danielle Tartakowsky), contester ces chiffres reviendrait à falsifier une élection. Les manifestants et les journaux auront donc à cœur de savoir le fin mot de l’histoire et apprendre si Marseille était un cas isolé ou le seul cas découvert.

Guerre des jeunes

Dès 8 heures sur les piquets, prêts à répondre aux journalistes avec la colère de leur âge, les lycéens ont fait l’ouverture des matinales radios, donnant le ton du jour. Eric Diard, député UMP des Bouches-du-Rhône, l’avouait ce matin : il a plus peur de la radicalisation des jeunes « que de la fermeture des terminaux pétroliers ». De fait, dès vendredi dernier, les premières déclarations mettant en cause les réseaux sociaux comme « fauteurs de grèves » et relais de « tracts gauchistes » fusaient de la bouche des ministres mêmes et ce jusqu’à ce matin.

Il fallait crier à la manipulation. Fort. Plus fort que les jeunes. Raison pour laquelle le Premier ministre lui-même y a été de son accusation contre la gauche de « mettre des jeunes de 15 ans dans la rue », comme une condamnation de proxénétisme en plein Palais Bourbon. Las, comme en 1995, la plupart de ces mouvements furent spontanés. Or, c’est précisément ce qui effraie la majorité, comme le soulignait Aurélie Trouvé, coprésidente d’Attac, cette frange des manifestants est la plus imprévisible et la plus tenace. Investis d’un tel poids politique, les syndicats (UNL, Unef, Sud et autres formations étudiantes de gauche) ont peu de chance de vouloir lâcher une mobilisation qui pourrait leur permettre de réitérer le coup de 2006 et du retrait du CPE. Malgré les hauts cris de Copé contre l’opposition « irresponsable de pousser des jeunes à faire grève » et autres répétiteurs de Fillon, Eric Diard a vendu la mèche sur les inquiétudes de la majorité vis-à-vis des jeunes. Eric Diard par ailleurs président du Conseil national du Bruit. Comme quoi certains membres de la majorité ont de vrais vocations.

Guerre des nerfs

Accumulés, toutes ces déconvenues mettent désormais la majorité en position défensive. La preuve en est que, comme au moment de l’affaire Woerth, l’arrivée des jeunes dans les cortèges est présenté comme un « complot », une « manipulation ». Les tentatives de contre-feu se multiplient. Comme à la veille de précédentes manifestations, des propositions hors sujet sont avancées pour décourager le mouvement : qui a vu une seule banderole parlant du bouclier fiscal dans les rues ? Personne mais le gouvernement veut faire savoir qu’il se penche de tout son long sur sa suppression, le JDD y a consacré une longue page ce week-end et des ténors de la majorité sont envoyés prêcher la bonne parole qui pourrait se résumer à « nous résolvons les inégalités ». Et qui de mieux pour ouvrir le bal que le ministre du Budget lui-même, invité dès le matin du 13 octobre sur France Inter ? Seul problème, ce débat là n’est pas celui qui intéresse la rue.

Cliquer ici pour voir la vidéo.

Autre diversion, le rapport du FMI recommandant le recul de deux ans de l’âge de départ à la retraite en France fut l’occasion d’une joute entre la majorité (bien heureuse d’acculer les Socialistes au candidat DSK que beaucoup voient comme déjà désigné) et le PS (embarassé). Or, dans les deux cas, la majorité fait fausse route. Sa « pédagogie de la réforme » a parfaitement porté ses fruits : tous les manifestants ont retenu que le gouvernement restait inflexible sur le recul de l’âge de la retraite et il n’en faudra pas plus pour ressortir samedi prochain dans la rue.

Le chiffre le plus important, c’est celui des 71% de Français interrogés par l’Ifop qui continuent de soutenir la grève. « Normalement, je mets une heure pour aller au travail. Là, ça va me prendre deux heures ou deux heures et demi, mais je comprends le mouvement, je les soutiens », me racontait à l’oreille ce matin ma radio branchée sur RTL. Cet usager mécontent là, cela fait longtemps que je ne l’avais pas entendu, compréhensif à ce point. Et, sur son quai de gare, il prouve à lui tout seul un fait qui pourrait coûter la face au gouvernement : la France qui ne manifeste pas, elle aussi, est contre la réforme. Et, contrairement à ce que certaines villepinades pourraient le laisser croire, la majorité ne l’écoute pas.

Crédit photo FlickR CC : boklm , mafate69.

]]>
http://owni.fr/2010/10/13/retraites-manifestations-blocages-guerre-des-nerfs-12oct-historique-majorite-monolithique/feed/ 3
Retraites: le dossier intégral d’OWNI http://owni.fr/2010/10/11/retraites-le-dossier-integral-downi/ http://owni.fr/2010/10/11/retraites-le-dossier-integral-downi/#comments Mon, 11 Oct 2010 19:22:30 +0000 Admin http://owni.fr/?p=31157 Depuis le 7 septembre (ou #7sept), OWNI vous a proposé lors de chaque mobilisation plusieurs articles d’analyse, de grands moments de liveblogging, des infographies, des cartes interactives et autres interviews et entretiens. A l’occasion d’une nouvelle journée de grève, cette fois reconductible, retour sur ces différentes  journées..

La carte des manifs et des blocages

En partenariat Mediapart, nous vous proposons une carte des manifestations et blocages qui commencent demain.

Face à l’inflexibilité du gouvernement sur la réforme des retraites, le mouvement se radicalise. Pour suivre cette journée et ses suites, OWNI vous propose une série d’interviews et une carte pour signaler là où la France se bloque.

Retraites: la carte dynamique des blocages

.

.

Sommaire des épisodes précédents

Un article et une infographie pour comprendre la pénibilité

Selon le taux d’IP (incapacité permanente partielle), dans quels cas les travailleurs pourront-ils prétendre à une retraite anticipée si la réforme du gouvernement passe ? Visualisation d’exemples à l’appui, OWNI essaye de clarifier ce sujet complexe.

Retraite: accident du travail, maladie professionnelle, quel droit?

.

Un aperçu de l’état des mobilisations dans les pays de l’Union européenne

Le système suédois est montré par beaucoup comme l’exemple à suivre en matière de retraites. Pas si sûr, car même les modèles les plus reluisants ont leurs vices cachés.

Système de retraites suédois: au Nord, rien de nouveau

.

.

.

Interview et entretiens

Au lendemain du mouvement massif du 23 septembre contre la réforme des retraites, nous avons interrogé le philosophe Alain Touraine, spécialiste des mouvements sociaux. Voici sa réflexion sur le possible réveil de l’action politique que marque selon lui ce mouvement.

Entretien avec Alain Touraine: “Une lumière qui s’allume dans la nuit sociale”

.

Chercheurs, politiques, militants d’ici et d’ailleurs… OWNI réfléchit aux enjeux profonds de cette réforme : la retraite en Europe, le régime dans 50 ans, le court-termisme politique, la solidarité…

Cinq Interviews: Europe des retraites, panique, court-termisme et force de la jeunesse

.

.

En mai dernier, trois syndicalistes et la présidente de la CNAV analysaient sur Politis les propositions du gouvernement et proposaient d’autres pistes pour réformer le système des retraites. Un article qui permet d’entrer en profondeur dans notre dossier.

D’autres choix possibles pour financer les retraites

.

Résumé des propositions alternatives à la réforme du gouvernement

“Prendre de la hauteur”, “faire un pas de côté”… autant d’expressions faciles. L’exercice, lui, est plus difficile. Quelles contre-propositions? Quelles conséquences? Prenons en le temps: voici un espace dédié.

Retraites: Le temps des propositions

.

.

Quand l’âge de la retraite s’éloigne de plus en plus, quand la fatigue s’abat sur les travailleurs, provoquant la révolte, quelle solution existe-t-il d’autre que de réintroduire la religion ? Bienvenue en 2050 /-)

Le Grand Voyagisme

.

.

.

Paris a vu 3000 manifestations en 2009, contre 1500 en 2006. Pourquoi une telle augmentation? On aimerait avoir la réponse, mais la police a refusé de nous en dire plus. En attendant, les hypothèses restent ouvertes.

Le nombre de manifestations en hausse de 100% depuis 2007

.

.

Livebloggings de trois journées de mobilisation

La journée de mobilisation du 7 septembre s’est avant tout passée dans la rue, mais ses échos ont retenti sur les réseaux sociaux. L’occasion pour l’équipe d’OWNI de vous proposer cette couverture de l’évènement.

#7sept: Manifestez-vous!

.

Pour la manifestation du 23 septembre, OWNI reprend ses pancartes : liveblogging, décryptage, carte des manifs… Suivez la journée de défense des retraites et participez-y avec le tag #23sept ou en fabriquant vos propres slogans graphiques !

#23sept: Manifestez-vous!

.

.

.

.En carte des blocages, en liveblogging et en recherche de slogan, OWNI décrypte le #19oct avec l’aide des internautes. Notre objectif : faire parler la rue pour savoir ce qu’elle essaie de nous dire.

Mouvement social : un #19oct livebloggé, cartographié et scandé !

Deux cartes des manifestations

Aidez l’équipe d’OWNI à réunir sur une carte tous les chiffres (selon la police comme selon les syndicats…) de toutes les manifestations qui ont eu lieu ce mardi 7 septembre contre le projet de réforme des retraites.

[application] Manifestations: la carte des chiffres

.

.

Créons ensemble la carte de toutes les manifestations qui ont lieu ce jeudi 23 septembre contre le projet de réforme des retraites. Grâce à votre aide et l’utilisation du hashtag #23sept

[application] #23sept: la carte des chiffres

.

.

.

Pourquoi un tel écart entre les chiffres de la police et ceux des syndicats ?

Et n’oubliez pas de vous afficher!

Pour cette manifestation contre la réforme des retraites du 2 octobre, OWNI relance son concours d’art militant : les affiches envoyées à concours@OWNI.fr les plus plébiscitées seront mises en valeur sur notre site.

[concours d'affiches] Manif du #2oct: affichez-vous!

]]>
http://owni.fr/2010/10/11/retraites-le-dossier-integral-downi/feed/ 5
La guerre économique de la quantité, nous l’avons déjà perdue http://owni.fr/2010/10/09/la-guerre-economique-de-la-quantite-nous-l%e2%80%99avons-deja-perdue/ http://owni.fr/2010/10/09/la-guerre-economique-de-la-quantite-nous-l%e2%80%99avons-deja-perdue/#comments Sat, 09 Oct 2010 14:37:06 +0000 Sylvain Lapoix http://owni.fr/?p=30981 Octobre 2010, pour Eric Le Boucher, c’est le nouveau juin 1940 : là où certains voient dans la colère populaire l’avancée vers un nouveau mai 1968, le rédacteur en chef d’Enjeux/Les Echos expliquait dans une tribune publiée vendredi 8 sentir la résignation de la France qui avançait vers la débâcle. Une débâcle militaire à l’époque, économique aujourd’hui, où l’Allemagne nazie a été remplacée par la Chine industrieuse qui casse les prix et les travailleurs au nom du produire plus. Dans cette bataille, les recommandations du général Le Boucher sont simples : tomber l’armure des « protections sociales » (oui, le général Le Boucher met des guillemets) pour courir se jeter dans le marathon de la compétitivité, des industries d’excellences et de l’entreprise dérégulée. Sacré programme à ceci prêt qu’il est voué à l’échec.

Dans son diagnostic, l’éditorialiste accuse ouvertement les Français (jusqu’au Président de la République, relevons sa cohérence) d’être dans le déni de réalité : ils se comporteraient comme s’ils ne savaient pas que l’usine-continent asiatique tournait jour et nuit, sans « contraintes sociales » pour créer les échauffements qui jettent les salariés européens dans la rue, condamnant à terme l’industrie européenne. Réfléchissons comme Eric Le Boucher un instant. Si si, j’insiste.

Notre « société d’excellence  » aussi est en concurrence avec l’Asie

A bien y regarder, l’éditorialiste est lui-même dans le déni de réalité : en proposant une société de l’excellence, basée sur la recherche-développement, il fait comme si la Chine, l’Inde, la Corée et les autres pays asiatiques n’étaient que des monarchies manufacturières. Or, le monde a bien plus changé qu’il ne semble vouloir le croire car à quelques kilomètres des chaînes de montage de Pékin, d’autres usines, universitaires celle-là, produisent à la chaîne plus de diplomés en semi-conducteurs et infrastructures réseaux chaque mois que toutes les universités françaises chaque année.

A l’occasion d’un reportage à Seattle, j’ai rencontré dans l’avion la PDG d’un sous-traitant de Microsoft installé à Pune, près de Bombay. Parfaitement anglophone, elle allait à Redmond rencontrer ses commanditaires avant de rejoindre sa société, dont la majeure partie des salariés ont profité à l’université d’informatique de la ville de partenariat spécifique avec leur futur employeur afin d’affiner leurs compétences pour correspondre à leur futur poste et aux besoins de l’entreprise. Cette société de Pune ne faisait pas de l’assemblage pour Microsoft : elle était chargé de test en sécurité, programmation et développement sur des logiciels d’entreprise commercialisés partout dans le monde.

La guerre du low cost mène toujours à l’anéantissement mutuel des forces de travail

Par ailleurs, les belles recommendations du général Le Boucher ne sont pas même suivies par les troupes françaises : le fleuron français des microprocesseurs et semiconducteurs ST Microelectronics-Ericsson, malgré des centaines de millions d’euros d’aide publique, a remballé son patriotisme industriel au nom du différentiel de coût de main d’oeuvre entre Colombelle, en Normandie, et Bangalore, en Inde. Ces unités de R&D qui devaient nous sauver se barrent donc là où les têtes sont moins chères.

« Apprenons le chinois ! », hurlent en coeur les plus fins analystes. Les étudiants formés à la chaîne sont de langue maternel mandarin ou cantonais, voire les deux. Dans son « art de la guerre », Eric Le Boucher oublie un critère crucial : démographiquement, l’Europe est un nain face à ses nouveaux concurrents. Et comme la CIA format hier les Talibans qui mettent aujourd’hui l’armée américaine en déroute, ce sont les entreprises européennes qui ont donné aux usines asiatiques toutes les méthodes de baisse des coûts qui, depuis la chute du Mur de Berlin, rendent toute tentative d’alignement vaine. A la manière de la dissuasion nucléaire, la dissuasion low cost contre low cost aboutit à l’anéantissement mutuelle des forces de travail : à appauvrir les salariés, les délocalisations et la logique du « toujours moins cher » épuisent le réservoir de consommateurs plus vite qu’elles remplissent les étalages. La guerre de la quantité est ingagnable.

La seule façon de s’en sortir, c’est d’ouvrir un autre front : celui de la qualité. Pas de la qualité commerciale, de la finesse du R&D… Celle de la qualité des techniques de production : faire des critères sociaux et écologiques la base de notre consommation pour mettre en place une « économie » qui économise l’humain et son cadre de vie plutôt que de se tourner systématiquement vers des sources de travail moins coûteuses. Malheureusement, ce genre de logique risque d’aller contre la marche  «normale  » des profits financiers, de la spéculation sur les matières premières et les sociétés… Un certain nombre d’habitudes que beaucoup de penseurs et économistes auront du mal à perdre. Tant de mal, peut-être, qu’ils préfèrent envisager de mener une guerre perdue d’avance plutôt que de renoncer à leurs galons.

Crédits photo CC FlickR theodevil

]]>
http://owni.fr/2010/10/09/la-guerre-economique-de-la-quantite-nous-l%e2%80%99avons-deja-perdue/feed/ 3